La Loutre refait son grand plouf dans le Buëch

Quasiment disparue de France au cours du XXe siècle, la Loutre d’Europe (Lutra lutra) fait aujourd’hui son grand retour dans le Buëch ! Après trois années de prospections menées par les équipes du SMIGIBA, de l’Office Français de la Biodiviersité (OFB) et du Parc Naturel Régional des Baronnies Provençales (PNRBP), les premiers indices de présence ont enfin été observés. Pour l’occasion, nous avons recueilli les témoignages exclusifs de Camille la Loutre et de Théophane l’Humain.
Par Léa Galland, stagiaire au SMIGIBA

Précautions d’usages :

Cette histoire est inspirée de faits réels. Toutefois, certains événements et personnages ont été modifiés à des fins narratives.

Interview de Camille, loutre du Buëch

Camille la loutre, qui êtes-vous ?

Je suis la Loutre d’Europe, un mammifère carnivore semi-aquatique de la famille des mustélidés. Moi et mes sœurs, nous fréquentons aussi bien les rivières, les lacs, les marais, que le bord de mer !

Nous nous nourrissons principalement de poissons, d’amphibiens ou encore d’écrevisses. Nous sommes discrètes et chassons surtout la nuit. Nous passons nos journées à nous reposer dans des gîtes cachés au bord des cours d’eau ou un peu plus loin dans les terres.

Contrairement à certaines idées reçues, nous ne vidons pas les rivières de leur faune et nous nous installons là où les ressources sont suffisantes pour vivre.

Je dois aussi vous avouer une chose, nous sommes assez territoriales. Quand un secteur nous plaît et que des voisins viennent, nous le faisons savoir ! Nous déposons régulièrement des marquages odorants, appelés épreintes, sur des zones bien visibles, des gros cailloux souvent. Et figurez-vous que leur odeur est parfois comparée… au miel de châtaignier. Oui madame, ici on mange local et de qualité !

Loutre d’Europe – Lutra lutra / Photo Ardeidas

Avez-vous une famille ?

Oui ! J’ai une vie de famille bien remplie, jugez plutôt.

Un jour, j’ai rencontré Marc, une magnifique loutre au poil brillant. Une vraie histoire d’amour, digne d’une comédie romantique. Nous avons eu trois petits loutrons dans notre catiche (c’est ainsi que se nomme notre gîte).

Comme toutes les jeunes loutres, nos petits ont quitté le nid assez rapidement, au bout d’un an, pour partir explorer de nouveaux territoires. Quelques années plus tard, je suis devenue grand-mère. Une grande fierté !

Marc, lui, n’a malheureusement pas vécu très longtemps, cinq ans à peine, le pauvre. Dans la nature, rares sont les loutres qui dépassent les dix ans.

Pourquoi avez-vous disparu du Buëch ?

C’est vrai que nous avons failli disparaître, pas seulement du Buëch, mais de la France entière…

À vrai dire, nous ne sommes pas parties de notre plein gré… Pendant longtemps, les humains nous ont chassées pour notre fourrure et parfois même pour notre viande, ce qui a fortement participé à l’effondrement de notre population au cours du XXe siècle.

Heureusement, depuis 1981, nous sommes protégées en France. Aujourd’hui, il est interdit de nous nuire directement ou d’abîmer nos habitats. Nous bénéficions également d’une protection européenne grâce à la directive « Habitats-Faune-Flore » et notre présence peut justifier la désignation d’une Zone Spéciale de Conservation (Natura 2000).

Petit à petit, nous avons pu recoloniser certains territoires. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, nous sommes capables de franchir de nombreux obstacles, y compris des cols de montagne, pour explorer de nouveaux bassins versants.

Et votre retour dans le Buëch alors ?

Il faut savoir que mes ancêtres n’avaient plus été observés dans le Buëch depuis 1986, selon le CRAVE.

Mais depuis quelques années, plusieurs individus de mon espèce se sont réinstallés dans des secteurs voisins : la Durance en aval du lac de Serre-Ponçon, la Drôme, l’Eygues ou encore le bassin de l’Ébron dans le Trièves. Recoloniser le Buëch n’était donc qu’une question de temps !

En 2023, l’un de mes compagnons d’exploration a malheureusement été retrouvé mort au col de la Saulce, sur la commune de l’Épine. L’année suivante un autre compagnon serait passé sur le territoire du Buëch ; mais il ne serait pas resté, ou il serait resté discret. Depuis, les humains du SMIGIBA et leurs partenaires parcouraient régulièrement les rivières du territoire dans l’espoir de trouver notre trace. Mais pendant deux ans… rien.

Alors en 2026, sac au dos (façon de parler, je me comprends !) je me suis décidée à explorer l’aval du Buëch. De magnifiques blocs rocheux, une eau limpide, des caches idéales… impossible de résister! J’ai donc laissé quelques épreintes bien visibles pour signaler mon passage.

Quelques jours plus tard, alors que je me reposais, j’ai aperçu un groupe d’humains avec des pattes en caoutchouc. Ils remontaient la rivière tel des truites fario, en sautant de rocher en rocher comme des grenouilles. Tout un écosystème !

Puis soudain, l’une d’entre eux s’est arrêté devant mon marquage. Tout le groupe s’est approché. Ils ont observé… senti… photographié… Les humains sont étranges !

Et puis d’un coup, une immense explosion de joie ! Cris, sourires. Je n’aurais jamais imaginé qu’une simple crotte déposée sur un rocher puisse provoquer autant d’émotion. C’est là que j’ai compris : après plusieurs années de recherches infructueuses, c’était les signes les plus probants qui pouvaient attester du retour de la Loutre sur le Buëch, 40 ans après la dernière observation à la Bâtie Montsaléon.

Interview de Théophane l’Humain, animateur Natura 2000 au SMIGIBA

Théophane, comment se déroulent les prospections ?

La Loutre bénéficie d’un Plan National d’Actions (2019-2028) animé par la Société Française pour l’Étude et la Protection des Mammifères (SFEPM). La déclinaison régionale de ce PNA est animée par la LPO PACA (Ligue de Protection des Oiseaux) qui pilote le suivi de la répartition à l’échelle de la région, et propose pour cela un protocole de présence/absence par maille de 10x10km.

Le protocole consiste à prospecter 4 à 6 tronçons de 600 mètres de rive de cours d’eau à la recherche d’indices de présence dans chacune des mailles. Le protocole a été adapté en fonction des particularités sur chacun des secteurs prospectés, en particulier l’accès aux rives qui peut s’avérer compliqué. Les prospections se déroulent durant les mois de mars et d’avril.

Entre 2024 et 2026, nous avons prospecté de nombreux secteurs, aussi bien sur le cours d’eau du Buëch que sur ses affluents. Malgré des indices de présences qui ont été remontés en 2024, les prospections réalisées dans le cadre du suivi mené par la SMIGIBA n’ont pas pu jusqu’alors confirmer la présence de la Loutre.

En 2026, c’est plus de 12km qui ont été parcourus par les agents du SMIGBA et leurs partenaires (OFB, PNRBP).

Quel a été votre ressenti lors de la découverte ?

Après deux années sans résultat, découvrir enfin des indices de présence de loutre a été un moment particulièrement fort. Ce qui est encore plus intéressant, c’est que l’on a pu retrouver des indices de présence sur différents secteurs du Buëch et de ses affluents, éloignés de plusieurs dizaines de kilomètres. Certains secteurs ont notamment été surmarqués.

Ces indices semblent donc être synonyme d’un comportement territorial. Ils pourraient laisser supposer l’occupation d’un territoire par la loutre et pas seulement un passage. Cela reste toutefois une hypothèse et il n’est pas possible à ce jour de conclure ni sur la présence d’un ou plusieurs individus, ni sur la pérennité de leur présence sur le Buëch.

D’où pourrait venir cette loutre ?

Deux hypothèses me semblent les plus probables : soit une recolonisation par l’axe de la Durance, soit un passage depuis les Baronnies avec franchissement d’un col. Toutefois, d’autres hypothèses sont plausibles et nous ne pouvons pas trancher !

Et maintenant ?

Les prospections vont se poursuivre dans les prochaines années afin de confirmer et le cas échéant de mieux comprendre cette recolonisation. Grace à un piège photographique, nous espérons également récolter des images et peut être en savoir un peu plus sur le nombre d’individus présents. Pour l’instant aucun individu n’a encore été observé directement.

Est-ce bon signe pour la rivière ?

Le retour de la Loutre d’Europe constitue une excellente nouvelle pour le Buëch car cette espèce est souvent considérée comme un indicateur de bonne qualité écologique des cours d’eau.

Son retour marque le début d’une nouvelle histoire entre la loutre et les rivières du Buëch et confirme l’importance de la persévérance des acteurs locaux et des outils de préservation de l’espèce.

Pour en savoir plus sur la loutre

logo de la SFEPM

SOCIÉTÉ FRANÇAISE POUR L’ÉTUDE ET LA PROTECTION DES MAMMIFÈRES

La Société Française pour l’Étude et la Protection des Mammifères a pour objectif la connaissance, la promotion et la protection des Mammifères et de leurs habitats sur tout le territoire national, métropole et DOM-COM.
La philosophie de l’association est la conservation des espèces de Mammifères sauvages et de leurs habitats, dans un monde en évolution où la coexistence Humains-Mammifères est devenue inévitable.

logo de l'OFB

OFFICE FRANÇAIS DE LA BIODIVERSITÉ

Loffice français de la biodiversité (OFB) est un établissement public créé en 2020 pour relever le défi de la protection et de la restauration de la biodiversité dans l’hexagone et les Outre-mer. Fortes de plus de 3 000 agents, ses équipes agissent à tous les niveaux, du national au local.

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