Un aqueduc, une rivière, un peuplier, 2 techniciens de rivière, une fin heureuse, bref c’est une belle histoire que vous propose notre technicienne de rivière.
Il était une fois un aqueduc. Il passait tranquillement par-dessus un cours d’eau appelé le Céans. Ce dernier lui léchait tant et tant les pieds, qu’il riait beaucoup. À force de rire, il s’était petit à petit ridé et fissuré. Un jour, les habitants, qui appréciaient beaucoup l’aqueduc, prirent une décision pour sa sécurité. Lui offrir un lifting complet, un comblement des fissures et une remise en état totale. L’aqueduc, à cette époque, ne transportait plus d’eau sur son dos, mais des voyageurs le traversaient. Il continuait toujours de s’amuser avec le Céans, qui lui léchait toujours les pieds.

Le Céans était une rivière honnête, qui faisait son travail de rivière. Elle transportait les cailloux, la terre, les feuilles, les brindilles et parfois, quand elle se sentait d’attaque, de plus grosses branches. Elle vivait en bonne entente avec ses voisines les ravines, les prairies et la ripisylve. Cette dernière avait été plus ou moins plantée par les hommes. A certains endroits, elle se développait à sa guise, tandis qu’à d’autres, elle était plus contrariée par les activités humaines. Parfois, elle avait été décorée par des arbres dit « de haut jet ». Elle n’avait aucune idée de ce que ça signifiait, mais ce qui était sûr, c’est qu’ils étaient sacrément grands et qu’ils grossissaient sacrément vite. Elle utilisait son partenariat avec la rivière pour les abreuver autant que possible et les traiter comme tous les autres arbres composant sa trame : c’était une part d’elle-même.
Un jour que le vent soufflait, que peut être la pluie battait, que la neige éventuellement fleurissait dans les nuages et que sûrement la rivière grondait et harcelait ses berges, un événement se produisit.
Un gros peuplier, morceau de ripisylve à lui tout seul, se brisa.
Son corps puissant se trouva couché dans l’eau au lieu de tendu vers le ciel. Ce changement de perspective rapide et fulgurant ne sembla pourtant pas lui déplaire. Philosophe, il se mit bientôt dans l’axe du courant : tant qu’à perdre l’équilibre et ne plus connaître les chants des oiseaux, pourquoi ne pas aller à la rencontre des poissons ?
Sa souche resta en place, bien ancrée sur la rive du Céans, mais son tronc s’en détacha, promis à un long voyage. La force de l’eau lui permis d’entamer son périple. Tout se passait superbement, il voguait gentiment sur les flots, adressait des saluts amusés à ses congénères perplexes, eux toujours bien plantés, perpendiculaires au sol.
Quand soudain, le vieil ami du Céans apparu à l’horizon : l’aqueduc qui traversait depuis des siècles le lit de la rivière. Même si le peuplier était âgé, il n’avait pas du tout la carrure de l’aqueduc. La meilleure option, dans une telle configuration, aurait été que le peuplier navigue vaillamment entre les piles de l’aqueduc. Pourtant, il n’était pas marin depuis assez longtemps pour avoir acquis cette compétence. Son corps, autrefois très à l’aise à jouer avec les courants d’air, lui semblait maintenant bien pataud lorsqu’il s’agissait d’épouser les remous de l’eau.
Le peuplier ne put faire aucun mouvement. En un rien de temps, l’aqueduc l’attrapa entre ses trois piles. Il se trouva encagé entre le flux constant du Céans, et la permanence minérale de l’aqueduc. Ni l’un ni l’autre ne lui permettait de se dégager. Son voyage s’arrêtait là. De morceau de ripisylve, il était vaguement devenu bateau avant de finir « embâcle ».



Ce terme, il ne le connaissait pas avant de rencontrer les techniciens. C’était un jour comme un autre, il continuait d’être tout à fait bloqué et il continuait de ne pouvoir tout à fait rien faire contre ça. Et puis deux humains sont arrivés. Ils étaient beaucoup plus étanches que les autres, puisqu’ils sont venus tout près de lui, dans l’eau, jusqu’à toucher son écorce. Ils ont produit de multiples sons incongrus, qui ne ressemblent ni au chant des oiseaux, ni à la langue des poissons. Ensuite, ils ont démarré l’engin que tous les arbres détestent. Ça, le bruit de la tronçonneuse, il le connaissait. C’était l’héritage diffusé par les racines de tous ses voisins, qui eux-mêmes tenaient l’information d’autres voisins. Son immense fût frissonna de terreur. Pourtant, lorsque le premier morceau de son corps coincé se décrocha et parti instantanément avec le courant, le frisson s’estompa.
Les deux techniciens s’affairèrent plusieurs heures sur son immense carcasse affalée de tout son long sur les pieds de l’aqueduc. À mesure, le peuplier se sentait plus léger. Différent. Divisé. Multiple.
Lorsque la tronçonneuse s’arrêta, les peupliers étaient toujours au pied de l’aqueduc, mais ils ne se sentaient plus prisonniers. Ils avaient retrouvé le courant qui les avait un temps enveloppé. Chacun des morceaux de l’ancien arbre prenait conscience de ses nouvelles frontières. Comme après l’abandon de la souche, un kilomètre en amont, l’arbre enregistra le nouveau paramètre. Les techniciens, après avoir assénés quelques poussées vaines sur certains de ses morceaux, abandonnèrent l’ensemble au Céans. Ils connaissaient la force de l’eau et lui déléguaient la suite du travail.



L’aqueduc était soulagé de l’intervention des techniciens. En effet, ses pieds lui avaient toujours semblé inébranlables. Pourtant, après l’arrivée du peuplier, il avait commencé à douter. Tiendrait-il, avec un tel colosse endormi entre ses guibolles ? Il avait tout de suit senti l’apaisement le gagner lorsque, morceau après morceau, les techniciens avaient libéré la tension sur son corps de pierre. Il avait repris sa vie tranquille d’aqueduc et avait presque instantanément oublié l’événement.
Un après midi pluvieux, pourtant, l’aqueduc fut sorti de son babillage avec le Céans par des rires et des exclamations. Les techniciens étaient revenus et observaient, depuis son dos, les restes du peuplier. Enfin, plutôt, son dernier reste. Car en effet, depuis sa libération par la tronçonneuse, les morceaux s’étaient petit à petit égayés. L’eau du Céans en crue leur avait permis de reprendre chacun leur route, démultipliant ainsi l’existence du peuplier. Le dernier morceau était resté. Un vestige de son ancienne vie d’arbre le retenait sur place : il portait la fourche d’une ancienne branche et cette dernière s’était fichée dans le lit de la rivière lorsque l’arbre s’était vu arrêté par l’aqueduc.
Cette dernière portion d’arbre, enracinée par une branche dans le lit du cours d’eau, raconte, comme un tout dernier témoin, cet épisode minuscule de la vie entrelacée d’un pont à sa rivière.



Enchaînement de situations menant à une situation impressionnante, personne ne sait ce qui se serait passé si les techniciens n’étaient pas intervenus pour libérer le peuplier.
Mais personne n’aurait non plus pu raconter cette histoire si le peuplier avait su mieux naviguer…




