La renouée du Japon, c’est le cauchemar de tout·e gestionnaire de rivière qui se respecte. Plante exotique originaire d’Asie orientale, la renouée a une fâcheuse tendance à coloniser les berges et le lit des rivières, en supplantant la végétation locale. Et une fois qu’elle est installée, il est très difficile de la déloger : il suffit d’un centimètre de rhizome emporté par une crue pour générer un nouveau plan. Bref, une plante qui s’implante. En 2007, nous avons constaté un début d’invasion sur le Petit Buëch. Encore assez tôt pour pouvoir agir. Et nous avons agit. Campagnes d’arrachage manuel des nouvelles pousses plusieurs années de suite, puis en 2013 lancement d’une campagne massive d’arrachage mécanique. Et nous avons vaincu la plante, nous l’avons éradiquée du cours d’eau. Sauf un massif, un seul, sur le rif de Saint Marcellin. Et cela n’a pas loupé ! À la faveur des crues de 2023 et 2025, la renouée a rapidement colonisé l’aval du rif et elle a commencé à se réimplanter sur le Petit Buëch. Il était donc temps d’intervenir à nouveau.
2013, une campagne massive d’arrachage mécanisé
Découverte de la renouée du Japon et premières campagnes d’arrachage manuel
Dès 2006, lors des études préparatoires au premier contrat de rivière du Buëch, nous nous sommes aperçu que la renouée du Japon était en train de coloniser le Petit Buëch à l’aval de Veynes. Deux foyers historiques étaient connus dans la vallée :
- le foyer de Lus la Croix Haute : présence de la renouée signalée dès 1979 à proximité des bâtiments de l’ONF. En 1999, le déblai issu de la création de la chaufferie bois a abouti à la contamination de la déchetterie par la renouée (Reynoutria sachalinensis précisément, voir ci-dessous);
- le foyer de Veynes, installé dans le prolongement de la gare SNCF depuis des décennies. Par le jeu des déblais remblais, ce foyer a été dispersé en particulier autour du cimetière et du canal, pour finir dans le cours d’eau (on parle ici de Reynoutria x bohemica).
Nous savions aussi que le développement de la renouée peut être fulgurant en rivière : de nombreux cours d’eau de l’Isère, de la Savoie ou de l’Ardèche, pour ne citer que ces départements, sont envahis au point qu’il n’est plus possible de lutter.
Précision lexicologique sur l’appellation renouée
Nous appelons dans cette article « la renouée du Japon », ou plus simplement « la renouée », en réalité deux espèces bien distinctes de renouées asiatiques : Reynoutria japonica et Reynoutria sachalinensis, ainsi que leur hybride Reynoutria x bohemica.
Sur le Buëch c’est principalement l’hydride qui est présente ainsi que Reynoutria sachalinensis. Les renouées asiatiques ne sont cependant pas les seules renouées que nous pouvons observer dans la rivière. En effet, elles ont des cousines autochtones bien de chez nous, membres également de la famille des Polygonacées, notamment la Renouée persicaire (Persicaria maculosa), ou encore la Renouée à feuilles d’oseille (Persicaria lapathifolia), plutôt commune dans les bancs de galets du Buëch.
Nous avons donc fait appel à des spécialistes pour jauger la situation et notamment Mireille Boyer, du bureau d’études Concept Cours d’Eau. Les conclusions étaient plutôt optimistes : en y mettant les moyens, il était encore possible d’enrayer la colonisation du Buëch. Bonne nouvelle ! D’autant que la mise en œuvre du contrat de rivière Buëch vivant Buëch à vivre allait nous permettre de disposer de moyens financiers à la hauteur de l’enjeu.
En attendant le lancement de ce fameux contrat de rivière, nous avons organisé plusieurs chantiers d’arrachage manuel des massifs les plus proches des cours d’eau, ainsi que des jeunes pousses, dispersées par les crues du cours d’eau. Nous avons ainsi réussi à limiter le développement de la plante vers l’aval de la vallée.





2013, les choses sérieuses débutent : arrachage mécanisé et concassage
En 2010, un chantier test était engagé sur le Petit Buëch, test qui s’est avéré concluant. En 2011, un technicien de rivière était recruté pour s’occuper de l’entretien de la végétation du lit et des berges des cours d’eau de la vallée, avec pour mission de superviser l’opération d’arrachage – concassage des massifs de renouée. Les choses sérieuses pouvaient commencer. La campagne d’éradication de la renouée du Japon était mise en œuvre en 2013 : environ 140 massifs ont été décaissés à la pelle mécanique, de façon à extraire le plus possible de rhizomes en profondeur. Au total, près de 6 000 m3 d’alluvions ont ainsi été décaissés et entreposés sur une plate forme à l’écart des cours d’eau.





Ces alluvions ont ensuite été concassés avec un broyeur spécifique, capable de broyer les galets et les rhizomes à un diamètre inférieur à un centimètre. Une nécessité pour empêcher les rhizomes de donner un nouveau plan de renouée. L’ensemble a finalement été bâché pour une période de 4 ans. Le temps de s’assurer d’un pourrissement complet des fragments de rhizomes. Les matériaux ont pu alors être réutilisés comme remblais sans risque de repousse de la renouée.
Les abords de massifs décaissés ont été l’objet d’une étroite surveillance pendant près de 6 ans, afin d’arracher les dernières fragments de rhizome. En 2020, nous n‘avons plus retrouvé aucune repousse : l’éradication du de la renouée du Japon est constatée. Bref, un sacré chantier. Assez unique en son genre dans l’Hexagone. Et qui s’est avéré être un succès, donc.
Mais bien à l’abri sur les berges du rif de Saint Marcellin, un massif résistait encore et toujours…
2025, la renouée du Japon est de retour…
En réalité, si nous avons pu extraire les massifs de renouée présents dans le Petit Buëch, nous n’avons pas pu éradiquer la renouée du bassin versant. Plusieurs massifs sont présents de longue date dans Veynes, aux abords du cimetière et autour d’habitations. Il n’a pas été possible de traiter ces massifs, trop imbriqués avec les aménagements urbains pour pouvoir être décaissés.
Mais surtout, un massif niché au bord du rif de Saint Marcellin a échappé à notre vigilance. Nous l’avons repéré assez tardivement. Et nous avons prévu de nous en occuper dans le programme du travaux du second contrat de rivière. Quelque part en 2026 ou 2027. Mais la nature n’a que faire de nos programmations techniques et financières!
En effet, la crue dévastatrice de juin 2025 s’est soldée par l’arrachage partiel du massif en question. Et dans les semaines qui ont suivi, je vous le donne en mille, des dizaines de jeunes pousses de renouée se sont épanouies sur l’aval du rif et dans le Petit Buëch, à l’aval de la confluence. Colonisation du Buëch le retour ?





… mais le SMIGIBA veille !
Non! Dès les premières repousses repérées par notre technicien de rivière, l’équipe du SMIGIBA s’est mobilisée pour arracher toutes les plantules qui pouvaient l’être. À la pelle et à la pioche, par deux fois au cours de l’été. Une mobilisation qui a permis d’arracher près de 50 pieds de renouée.
Campagne d’arrachage manuel des pousses de renouée sur le rif de Saint Marcellin – septembre 2025
Quand aux 8 massifs que nous n’avons pas pu arracher manuellement (soit qu’ils soient trop volumineux, soit que les plants de renouée soient inextricablement entremêlés avec des arbres morts et des alluvions charriés par les crues), ils ont été extraits à la pelle mécanique. Aux grands maux les grands remèdes. Comme en 2013 : la technique est maintenant éprouvée.
Arrachage mécanique des massifs de renouée – octobre 2025
C’est ainsi un plus de 500m3 d’alluvions et de rhizomes qui ont été décaissés et entreposés sur une plateforme à l’écart du cours d’eau. Ces alluvions seront broyés puis bâchés début 2026.
Et parce que la campagne d’arrachage sur le Petit Buëch nous a appris qu’il est très difficile d’extraite l’intégralité des rhizomes, nous prévoyons une surveillance du secteur sur plusieurs années, afin d’arracher dans les meilleurs délais toute plantule qui s’aventurerait à repousser. Non mais !
Renouée, buddléia, solidage, écrevisse américaine : quel est le problème ?
La délicate question des espèces exotiques envahissantes
Espèce envahissante, lutte, éradication… Le vocabulaire mobilisé peut faire peur, c’est vrai ! Alors quel est le problème ? Les plantes et les animaux circulent avec les humains depuis longtemps, c’est vrai. Et ce phénomène s’est accéléré avec la mondialisation, que ce soit pour fleurir nos jardins, nous nourrir ou accidentellement (on pense au frelon asiatique, qui s’est invité à bord d’un container de poteries asiatiques à destination du Lot et Garonne en 2003).
Alors qu’est-ce qu’une espèce exotique envahissante ?
Une espèce exotique envahissante (EEE) est une espèce introduite par l’homme volontairement ou involontairement sur un territoire hors de son aire de répartition naturelle, et qui menace les écosystèmes, les habitats naturels ou les espèces locales.
Toutes les espèces introduites ne sont pas envahissantes, schématiquement 1 espèce sur 1000 le devient.
Quatre étapes décrivent le processus invasif :
- l’introduction : une espèce arrive sur un territoire dont elle n’est pas originaire
- l’acclimatation : l’espèce survit sur son nouveau territoire
- l’expansion : l’espèce colonise ce territoire et s’étend, au détriment d’espèces locales qu’elle va supplanter voire totalement éradiquer.
- la naturalisation : l’espèce se reproduit sur son nouveau territoire
Ces étapes peuvent se dérouler sur un temps assez long, l’espèce restant « discrète » pendant une période donnée, puis connaître une phase rapide d’expansion à la faveur de modifications diverses (climat, ressources, etc.).
Définition issue du Ministère de la transition écologique
On voit donc que la plupart de ces introductions ne posent pas de problèmes : qui songerait à qualifier la pomme de terre ou le maïs d’espèces exotiques envahissantes ? Mais dans quelques cas, cela ne se passe pas comme prévu et certaines espèces trouvent dans leur nouvelle destination les conditions pour se développer, souvent au détriment de la faune et de la flore locales. En mars 2024, la base d’informations sur les espèces introduites en France recensait près de 480 espèces exotiques envahissantes : 256 plantes et 221 animaux.
Ces espèces peuvent causer de lourds impacts écologiques en affectant par exemple la composition spécifique et le fonctionnement des écosystèmes d’accueil; elles peuvent engendrer des conséquences socio-économiques non négligeables en perturbant certaines activités économiques (agriculture, foresterie, etc.). Enfin, elles peuvent affecter la santé humaine, en étant vectrices de maladies ou de part leurs propriétés allergisantes.
Dans le cas du frelon asiatique, son développement fulgurant se fait au détriment des abeilles sauvages et domestiques. L’ambroisie, plante importée d’Amérique du nord pour fleurir nos jardins, s’est révélée gravement allergisante.
Certaines espèces exotiques envahissantes font partie intégrante du paysage et il n’est plus question d’essayer de lutter contre leur dispersion. C’est le cas du robinier faux-acacia, l’un des premiers arbres nord-américains introduits en Europe au début du XVIIe siècle. Tout au plus peut-on essayer de préserver un milieu donné de sa présence, en adaptant la gestion à la situation locale. L’objectif n’est alors pas de chercher à tout prix à éradiquer l’espèce, mais d’apprécier les sensibilités de nos milieux naturels, et de n’agir localement que lorsque le milieu en question ne serait pas en capacité de s’adapter à la présence d’une de ces espèces
Espèces exotiques envahissantes et gestion du Buëch
Le cas de la renouée du Japon
L’espèce exotique envahissante la plus emblématique rencontrée sur le Buëch est donc la renouée du Japon. Deux éléments nous ont amené à engager un programme d’éradication sur le bassin versant du Buëch :
- son développement rapide et dense (via ses rhizomes), créant des massifs ombragés importants, et de part sa capacité à libérer dans le sol des substances toxiques limitant le développement des autres plantes, la renouée bloque la régénération de la végétation, jusqu’à remplacer totalement la ripisylve. De plus celle-ci ne connaît pas de prédateur sur notre territoire;
- le développement limité de la renouée sur le Buëch : en 2006 la colonisation était en cours mais la situation semblait réversible.
Malgré les moyens mis en œuvre, on a vu qu’un nouveau développement de la renouée est toujours possible. D’autant plus que si nous l’avons éliminée du lit des cours d’eau, des plants subsistent en milieu urbain, en différents endroits à Veynes. C’est pourquoi nous gardons un œil en permanence sur ce qui pousse dans le cours d’eau !
D’autres espèces végétales invasives présentes sur nos cours d’eau
On peut mentionner le buddléia ou les solidages. Nous travaillons actuellement à l’inventaire de ces plantes. Nous allons établir une stratégie de lutte, espèce par espèce. Cette stratégie pourra aller de la simple surveillance à l’éradication, en passant par la gestion localisée évoquée précédemment.

Le cas plus épineux de l’écrevisse signal
Parfois, il ne nous reste que les yeux pour pleurer. C’est le cas lorsque l’on parle d’écrevisses : la France métropolitaine abrite 11 espèces différentes d’écrevisses. Seulement 3 espèces sont autochtones ; les 7 autres ont été introduites, principalement en provenance d’Amérique, à partir d’élevages astacicoles ou d’aquariums de loisirs.
Ces écrevisses introduites ont de nombreux impacts sur le milieux naturel, en particulier du fait qu’elles sont porteuses saines de pathologies, dont la peste des écrevisses, qui décime les populations d’écrevisses autochtones. Il n’existe pas encore de technique éprouvée de lutte contre le développement de ces écrevisses invasives.

Sur le bassin versant du Buëch, on rencontre encore couramment l’écrevisse à pattes blanches (Austropotamobius pallipes). Mais nous savons également que l’écrevisse signal ou écrevisse de Californie (Pacifastacus leniusculus) est présente dans le Buëch à l’aval de Serres. Si pour l’instant la signal n’a pas colonisé tout le bassin versant, rien ne nous dit que cela ne va pas se produire sous peu. Et nous n’avons aucun moyen de prévenir cela.
La capture et le déplacement d’écrevisses vivantes sont interdits dans les Hautes-Alpes.
Il est très important de ne pas introduire d’écrevisse signal dans de petits ruisseaux qui seraient encore épargnés par sa colonisation.
Les écrevisses à pattes blanches se retrouvent ponctuellement dans certaines parties du Buëch et dans quelques-uns de ses petits affluents. Il est interdit de la pêcher car chaque adulte est important pour assurer la reproduction et donc la survie de cette espèce.
Que peut-on faire, chacun à son niveau ?
La lutte contre les espèces exotiques envahissantes repose sur une mobilisation collective. Chacun de nous, particulier, professionnel ou gestionnaire, peut contribuer à limiter leur propagation.
S’informer est une première étape : nous vous proposons ci-dessous des ressources pour en apprendre davantage sur les espèces invasives et les bons gestes à adopter.
Agir au quotidien, c’est aussi éviter de relâcher des animaux exotiques dans la nature, nettoyer le matériel de randonnée ou de navigation pour ne pas transporter d’espèces invisibles, ou encore privilégier le végétal local dans les jardins.
Privilégier le végétal local dans votre jardin, c’est plus facile avec l’aide de votre pépiniériste labélisé « végétal local ». La liste de ces pépiniéristes se trouve en suivant ce lien : https://www.vegetal-local.fr/
Nous pouvons également tous·tes devenir sentinelles de la nature : signaler la présence d’une espèce suspecte auprès du Centre de ressources espèces exotiques envahissantes ou de nos services (contact@smigiba.fr) contribue grandement à la détection précoce de nouvelles invasions. Bref, haut les cœurs !
Des ressources pour aller plus loin
Les sites internet à consulter
Le site de référence :

Les autres sites à consulter :
- Ministère de l’Écologie et de la Transition écologique
- Office français de la Biodiversité
- Fédération des Conservatoires botaniques nationaux
- INVMED Flore : PACA, Corse et Occitanie
- Réseau espèces exotiques envahissantes en outre-mer
- INPN
- EEE-fif Espèces exotiques envahissantes Faune introduite en France













