Depuis près de 15 ans, le SMIGIBA conduit des travaux d’entretien des cours d’eau, en régie, ou via des entreprises recrutées sur marchés publics. Dans le cadre de l’intérêt général, au bénéfice des communes et des communautés de communes de la vallée. Retour sur la campagne de travaux 2023 avec Cyril Ruhl, technicien de rivière du SMIGIBA.
Première partie : les interventions mécaniques. Davantage qu’un compte rendu de travaux, nous vous proposons une description pas à pas d’une intervention du SMIGIBA : les fondements théoriques, l’expertise du SMIGIBA sur le terrain, les travaux.
C’est un peu technique, c’est un peu long, c’est vrai, mais cela vous donne une vision complète du travail tel qu’il est réfléchit et réalisé. En toute transparence.
- Travaux en rivière : pourquoi des interventions mécaniques?
- Travaux mécaniques 2023 : Chauranne
- Travaux mécaniques 2023 : le torrent de Poutelier
- Travaux mécaniques 2023 : le Buëch aval à Val Buëch Méouge
- Travaux mécaniques 2023 : commune de Séderon, torrent de Défens
- La suite au prochain numéro
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Travaux en rivière : pourquoi des interventions mécaniques?
Les interventions mécaniques conduites dans les rivières de la vallée du Buëch par le SMIGIBA ne sont pas définies au hasard. Elles ont été réfléchies collectivement (SMIGIBA – communes et communautés des communes – services de l’État – usagers de la rivière) et sont mises en œuvre après un travail d’expertise des techniciens du SMIGIBA sur chaque secteur d’intervention.
Les fondements théoriques : le SMIGIBA n’intervient pas n’importe comment
Dans le cadre du premier contrat de rivière, le constat a été fait que le lit vif du Buëch et de certains de ses affluents (Channe, Maraize, Chauranne…) se referme du fait du développement d’îlots boisés ou iscles. C’est à dire que le lit en galets des cours d’eau est progressivement envahi par la végétation. Ceci s’explique en grande partie par une modification des conditions hydrauliques sur le bassin versant (reboisement, correction torrentielle), l’abandon de l’entretien de la végétation des rives et une évolution du régime des débits. En effet, les crues suffisamment fortes pour maintenir un large chenal de galets nus, se font moins fréquentes. Cette baisse de la torrentialité depuis la fin du XIXe siècle est un phénomène bien documenté à l’échelle des Alpes. Le changement climatique à l’œuvre actuellement pourrait rebattre les cartes sur ce sujet.

Ainsi, les bancs de galets sont aujourd’hui rarement remobilisés par les crues. Ceci favorise l’installation de la végétation, créant des iscles boisés eux-mêmes de plus en plus difficilement remobilisables, contraignant le cours d’eau à emprunter un chenal unique et étroit. Cette chenalisation du lit du Buëch à l’intérieur de sa large bande active boisée est caractéristique en de nombreux secteurs du cours d’eau. Elle entraîne la concentration des écoulements des crues ordinaires qui s’étalent peu. Elle est responsable d’érosions ponctuelles, quelquefois de forte intensité. Certaines d’entre elles menacent des enjeux (habitations, infrastructures…). Ailleurs, l’occupation massive du chenal par la végétation ralentit les écoulements.
Si ce sujet de la modification du lit du cours et du style morphologique du Buëch, vous intéresse, nous vous conseillons la lecture de cet article consacré à l’étude de l’évolution du lit du Grand Buëch entre 1950 et 2023.
Face à cette évolution, le traitement des iscles boisés apparaît comme une solution alternative ou complémentaire à l’aménagement de protections de berge ou d’ouvrages de protection contre les inondations dans les secteurs à enjeux. De plus, dans un contexte de déficit sédimentaire, ou tout au moins de réduction des capacités de remobilisation des sédiments, ces actions sur les bancs de galets permettront de faciliter leur remobilisation. L’approvisionnement en matériaux alluvionnaires des secteurs situés en aval, ainsi que la diversification des espaces alluviaux alors favorisées, seront bénéfiques à la diversité écologique. Les actions prévues tendent à associer au mieux la protection des sites menacés et la préservation ou diversification du milieu.
Le protocole de détermination des secteurs d’intervention : l’expertise du SMIGIBA
Avant d’engager une campagne de travaux, les techniciens réalisent des analyses comparatives à partir d’orthophotos de 1950 à aujourd’hui, principalement les campagnes de photos aériennes fournies par l’IGN. Cela permet de suivre les évolutions de la bande active sur un tronçon donné (fermeture du lit par le développement de la végétation, par des modifications morphologiques naturelles ou par des actions humaines). Cela permet notamment de déterminer des surfaces maximales théoriques à traiter.
Dans un second temps, les techniciens se rendent sur le terrain pour apprécier la pertinence des surfaces déterminées sur photo aérienne et de bien appréhender la faisabilité technique : hauteur des iscles, type de végétation (essence, âge …), traces d’anciens chenaux, enjeux écologiques etc. Cette phase permet d’une part de corréler les surfaces théoriques avec les enjeux locaux (proximité d’ouvrages hydrauliques, érosion en bordures de routes etc ..) et d’apprécier l’efficacité potentielle des interventions d’autre part. Quand on parle de techniciens, il s’agit de Cyril, technicien de rivière au SMIGIBA, épaulé par Antoine, ingénieur spécialisé en hydromorphologie, et Théophane, animateur du site Natura 2000 Buëch Méouge.
Enfin, les techniciens se rapprochent des élus locaux et des riverains pour évaluer les attentes locales et valider les zones, les surfaces et les types d’interventions.
Des interventions relevant de l’intérêt général : la vocation du SMIGIBA
Il est bon de rappeler que conformément à ses statuts et à la réglementation en vigueur, le SMIGIBA intervient dans le cadre de l’intérêt général, au bénéfice des communes et des communautés de communes. Les travaux entrepris sont encadrés par une déclaration d’intérêt général, instruite par les services de l’Etat (DDT) et validée par trois arrêtés préfectoraux :
- arrêté 2022-185-001 pour le département des Alpes de Haute Provence;
- arrêté 05-2022-06-28-00003 pour le département des Hautes Alpes;
- arrêté 26-2022-07-26-0005 pour le département de la Drôme.
Ces arrêtés préfectoraux permettent au SMIGIBA de se substituer ponctuellement au riverain.
Il est également bon de rappeler que sur les cours d’eau privés l’entretien est à la charge du propriétaire riverain. Les cours d’eau de la vallée du Buëch sont des cours d’eau privés pour l’essentiel; seul le Buëch – à partir de Saint Julien en Beauchêne pour le Grand Buëch et de la Roche des Arnauds pour le Petit buëch – relève du domaine public fluvial.

Deux articles du code de l’environnement précisent les choses pour ces deux cas de figure :
- l’article L.215-14 : obligation d’entretien par le riverain;
- l’article L.215-15 : entretien groupé à l’échelle du bassin versant et d’une unité hydrographique cohérente par le biais d’un plan de gestion obligatoire réalisé au préalable par les collectivités.
N’hésitez pas à consulter le guide d’entretien des cours d’eau édité par la DDT 05 pour en apprendre davantage sur les subtilités juridiques et le cadre légal de l’entretien des cours d’eau. L’on entend souvent que l’on ne plus rien faire quand on est riverain : ce n’est pas exact et ce guide remet l’église au milieu du village à ce sujet !
Les différents types d’interventions mécaniques : le choix des armes
Afin de redonner de l’espace de mobilité au cours d’eau et de limiter les érosions à enjeux, plusieurs types de travaux sont engagés sur les iscles végétalisés. Ils peuvent être cumulés ou non.
Broyage – essartement de la végétation
La végétation arbustive colonisant les iscles à traiter est broyée au tracteur forestier. Dans certains cas, la végétation est broyée à l’aide d’un broyeur forestier monté sur une pelle mécanique. Cette première action sert à mettre à blanc les tiges aériennes sur une zone définie mais elle ne permet pas d’éliminer définitivement la végétation ligneuse.


Scarification ou sous-solage
Il s’agit du second type d’intervention après broyage. L’objectif est de décompacter l’agglomérat constitué principalement de galets, graviers et limon et de déstructurer ou soulever les souches des arbustes pour favoriser la remobilisation de ces matériaux lors du passage des futures crues. Après une crue importante, ces travaux présentent l’avantage de :
- dégraisser le volume et la surface totale du banc de galets végétalisé, notamment par les érosions latérales;
- de retarder le phénomène naturel de reprise de la végétation sur les bancs lorsque les souches sont emportées avec les matériaux alluviaux.
Pour les surfaces importantes, la scarification est réalisée au godet ripper monté sur bulldozer. Ces outils permettent de travailler rapidement, mais la profondeur atteinte ne dépasse pas 1m.

Certains iscles sont tellement perchés (à plus de 1,5m de hauteur par rapport à la côte de fond du lit) qu’il est préférable de les décompacter directement avec le godet d’une pelle mécanique qui atteint des profondeurs plus importantes qu’un godet ripper, soit environ 1,5 m. Dans ce cas, les surfaces traitées sont moindres, les interventions sont effectuées seulement sur les contours des iscles.
Création de chenaux de redynamisation :
Là où la hauteur des terrasses est trop élevée pour être captée par les crues et où les enjeux sont plus importants (proximité d’ouvrages hydrauliques, talus de routes érodés, chemin rural menacé, poteaux électriques, érosions de terres agricoles volumineuses…), des chenaux dit de redynamisation sont créés. Ils ont pour objectif d’augmenter la capacité de reprise des iscles par érosion latérale.


Travaux mécaniques 2023 : Chauranne
Le lit de Chauranne s’est fortement incisé depuis plusieurs décennies pour les différentes raisons décrites ci-dessus. Cette situation entraîne de nombreuses érosions du lit et des berges et fragilise les différents ouvrages hydrauliques (ponts, traversées de canalisations d’eau potable et d’irrigation, seuils, passages à gués, anciennes digues…). Outre les enjeux anthropiques, cette situation tend à appauvrir les milieux aquatiques : substrat constitué de roche mère générant un appauvrissement de la faune benthique (invertébrés aquatiques) et par extension de la faune piscicole, astacicole…

L’objectif global a été de restaurer l’espace de bon fonctionnement du cours d’eau en intervenant mécaniquement sur une quarantaine d’iscles (bancs de galets végétalisés). Les communes de Saint Pierre d’Argençon et la Beaume sont concernées.


Un coup d’essai en 2018
Des interventions mécaniques ont été conduites dès 2018 sur le Grand Buëch. Un chantier test a également été réalisé sur Chauranne. Il s’agissait de la première opération de ce type sur un affluent du Buëch, nettement moins large et réactif que ce dernier. Outre les enjeux humains justifiant ces travaux (risques au niveau de la culée du pont, érosion du chemin rural en rive droite), il s’agissait aussi pour le SMIGIBA d’une opportunité d’apprécier l’efficacité de ce type de travaux sur un cours d’eau nettement plus petit que le Buëch.
On voit sur les photos ci-dessous que l’iscle à l’amont du pont a été broyé puis scarifié. Un chenal de redynamisation a été tracé au milieu du lit dans l’axe du pont sans le mettre en eau après travaux. Un merlon fusible a été aménagé à l’amont du chenal de manière à ce qu’il ne soit emprunté par le cours d’eau que lors d’une crue d’ampleur.


Une érosion qui s’est poursuivie avec des effets spectaculaires
Lors de l’épisode de crue de novembre et décembre 2019, le pont communal des Isles sur la commune d’Aspremont s’est effondré. Peu de temps auparavant, des travaux avaient été entrepris pour palier l’affouillement de la pile. L’affouillement global du lit de Chauranne sur ce tronçon était estimé à 1 mètre. Les travaux entrepris tardivement dans la saison n’avaient malencontreusement pas pu aboutir car les niveaux d’eaux étaient trop importants.

L’expertise technique du SMIGIBA et le choix des types d’interventions
Pour répondre aux différents enjeux écologiques et anthropiques évoqués plus haut, et après une phase d’étude et de terrain, le SMIGIBA a entrepris d’intervenir mécaniquement sur une quarantaine de secteur bien définis, à savoir broyer intégralement la végétation et scarifier les bancs.
Néanmoins, le SMIGIBA avait proposé de mettre en œuvre une douzaine de chenaux de redynamisation là ou les enjeux anthropiques étaient plus forts d’une part et là où les bancs étaient plus difficilement remobilisables de par leur configuration d’autre part. L’administration en charge des dossiers de travaux « loi sur l’eau » a jugé que l’aménagement de chenaux n’était pas approprié à ce type de cours d’eau et que cette action nécessitait la rédaction d’un dossier d’autorisation au titre de la loi sur l’eau. Le SMIGIBA n’avait pas anticipé une telle démarche administrative, aussi les chenaux n’ont pu être réalisés.








Le chantier en chiffres et coûts des travaux
Si vous aimez les chiffres, le travail conduit par le SMIGIBA sur ce chantier peut se résumer de la façon suivante :
- 30 journées de travail pour la définition des surfaces et choix des zones traitées (phase terrain) et la préparation du chantier (conventions travaux avec les propriétaires riverains, accès engins etc… );
- 4 hectares de végétation arbustive située au milieu du lit ont été broyés;
- 4 hectares de bancs de galets ont été scarifiés;
- 25 journées de chantier entre septembre, octobre et novembre 2022;
- 38 000 € H.T engagés.
Ces travaux ont été réalisés par l’entreprise POLDER de Laser.
Comparatif avant – après intervention








Travaux mécaniques 2023 : le torrent de Poutelier
Le Poutelier est l’affluent le plus important du Bassin de Maraize, lui-même affluent du petit Buëch. Autrefois torrent dynamique, le lit du torrent de Poutelier est aujourd’hui très fermé par la végétation ligneuse. Il a été proposé d’essarter et scarifier un secteur à l’aval immédiat du village de St-Auban d’Oze pour compléter les travaux de l’année 2021 sur le torrent de Maraize, c’est à dire augmenter l’efficience des résultats en termes de remobilisation des alluvions et en travaillant globalement dès la source.

De plus une nouvelle station d’épuration a été construite à l’aval du village en rive gauche à proximité de la berge qui présentait des risques : lit très incisé, encombrement maximal (embâclement, chablis etc …), érosions multiples.
Pour ce qui est des travaux, une surface de 4000 m² de végétation ligneuse a été broyée. Les alluvions ont ensuite été scarifiés.


Travaux mécaniques 2023 : le Buëch aval à Val Buëch Méouge
Une érosion de berge s’est développée au droit de cette ancienne décharge depuis la crue de décembre 2016. Depuis cette érosion n’a cessé de progresser défavorablement. A chaque crue des quantités importantes de déchets sont emportées dans le Buëch. Le linéaire érodé mesure 70 m de long et une bande d’environ 30 m de large a été emportée. Avant la crue de 2016, une ripisylve constituée d’arbres de hauts jets bordait cette berge.
L’enjeu environnemental lié au relargage des déchets dans le Buëch est unique car il n’y a pas de sollicitation particulière relative à la perte de terres. Depuis 2016 plusieurs réunions ont eu lieu pour tenter de résoudre cette problématique environnementale. Une étude a proposé différents scénarios consistant à déplacer cette décharge, mais le projet n’a pour l’instant pas abouti.
Afin de stopper le relargage de déchets dans le Buëch, le SMIGIBA est intervenu à plusieurs reprises sur ce site :
- en 2019, des travaux d’essartement / scarification et d’aménagement de différents chenaux ont été réalisés dans le lit du Buëch à l’amont, au droit et à l’aval de l’érosion pour limiter sa propagation, il s’agissait donc d’une méthode « passive » ayant pour but de limiter la propagation de l ‘érosion; bien que ces travaux ont atténué l’effet des crues, la situation était étaient encore trop menaçante,
- en 2020, le SMIGIBA a aménagé un peigne rustique câblé d’un gros volume (bois mort + bois vivant) au droit de l’érosion sur un linéaire de 70m. Cette protection rapprochée n’a pas vocation à être définitive, l’objectif étant de protéger à moyen terme le talus de berge en attendant une solution pérenne,
- en 2022, étant donné que le talus de berge n’est pas suffisamment végétalisé pour garantir sa stabilité, le SMIGIBA réalise un merlon fusible pour limiter les effets de la crue automnale/ hivernale.
Un merlon fusible d’un volume d’environ 700m3 constitué uniquement d’alluvions a été aménagé à l’amont du peigne rustique. Les alluvions ont été prélevés à proximité de la protection. Ce fusible avait pour vocation d’être détruit naturellement à la première crue importante. Et c’est bien ce qui est advenu 2 semaines après.


Travaux mécaniques 2023 : commune de Séderon, torrent de Défens
Le 4 juin 2023, une crue d’occurrence centennale est survenue sur la tête de bassin de la Méouge. La commune de Séderon a particulièrement été touchée. Cet événement a provoqué de nombreux dégâts dans cette commune. Sur le petit bassin versant du Défens, affluent de la Méouge situé à l’amont de la commune de Séderon, le charriage d’alluvions a généré 3 secteurs en exhaussement et 1 secteur incisé sur un linéaire relativement rapproché. Les enjeux concernent une route communale en rive droite, 1 pont et des champs en rive gauche.
Cette évolution morphologique présentait des risques accrus de débordement sur les 3 secteurs en exhaussement et des risques accrus d’érosion de berges et des risques structurels sur un pont carrossable communal.
Après avoir diagnostiqué le secteur, le SMIGIBA a proposé de réaliser mécaniquement un chantier de déblais / remblais au sein du lit du torrent. Le volume total d’alluvions à déplacer est de 102 m³. Aucun matériau n’a donc été extrait du lit. Il est à noter que ce tronçon du Défens est apiscicole.
L’accès au lit était très restreint, un dumper a donc été utilisé pour remblayer. Ces travaux ont été réalisés par l’entreprise RICHARD TP de Mévouillon (26).




La suite au prochain numéro
Voilà qui conclut notre revue des travaux mécaniques engagés par le SMIGIBA pour l’année 2023. Cliquez sur le lien ci-dessous pour retrouver le descriptif de la campagne de travaux manuels conduite en 2023 par le SMIGIBA !
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